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Ex-voto suscepto

 

Ex-voto suscepto

 

Durant ces deux mois de confinement j’ai voulu explorer plus en profondeur les entrailles des ex-voto. 

Vous pouvez en voir beaucoup en ce moment servant de décoration, plus particulièrement les fameux coeurs sacrés. Mais aussi dans l’espace public sous forme de cadenas accrochés aux ponts, de pièces de monnaie déposées au fond de fontaines ou encore de petits mots laissés dans des espaces particuliers et de rubans accrochés aux arbres. Une multitude d’objets qui prennent une forme votive sans en avoir forcément l’intention. Il n’y a plus forcément de dieu ou de lieu bien précis accompagnant ce geste. On dépose simplement un objet, qui s’accompagne d’un souhait. 

On détourne et on réemploie ainsi des éléments votifs sans structure religieuse. Chaque chose ou chacun peut devenir l’acteur ou l’intercesseur de cet acte de dévotion. Mais qu’en est-il de l’histoire de ces objets qui témoignent de la ferveur quotidienne et populaire de croyants ? 

A travers la linogravure, le dessin et la broderie, j’ai voulu créer mes ex-voto personnels  exprimant des besoins de liberté, de protection du foyer, l’envie de clairvoyance, d’amour et de fertilité. Beaucoup d’émotions et de souhaits universels propres à l’Humain. Je vous présente ici ces créations accompagnées de mes inspirations et de mes notes prises suite à la lecture d’articles sur le sujet, vous retrouverez à la fin toutes les références.

Chiesa del Gesu Nuovo, Naples, Italie

 

Ex-voto suscepto : un geste individuel de pèlerins. 

 

L’ ex- voto suscepto, traduit par “En conséquence d’un voeu”, est une pratique votive matérialisée. C’est un objet de dévotion populaire et domestique qui accompagne la parole d’un croyant, témoignant d’un rapport personnel entre un Humain et l’invisible, le divin. C’est une conception matérialiste de la pratique religieuse populaire. On trouve dans ces objets les espoirs profonds et individuels du donateur. On parle d’acteur (le croyant) et d’intercesseur (la puissance qui investit un lieu sacré) 

 

“L’ex- voto est un fort symbole de foi et de reconnaissance envers un ou plusieurs dieux “

Michel H. FAURE. Les ex-voto oculaires

 

 Musées de Senlis

 

Il existe plusieurs objectifs à l’utilisation d’un ex-voto : 

Surérogatoire: on l’utilise car c’est conseillé dans une pratique religieuse, comme une offrande  pour obtenir une bonne grâce. 

Propitiatoire: On demande la protection d’une puissance supérieure, d’un dieu, d’un esprit ou d’un Saint afin d’accomplir un souhait. C’est un don que l’on peut aussi voir comme une sorte de contrat tacite entre un humain donataire et un divin récipiendaire, on signe ce contrat par l’ex-voto. En se privant de quelque chose, on espère attirer la bienveillance d’une puissance supérieure. 

Conservatoire du patrimoine hospitalier de Rennes

 

Gratulatoire : “Per grazia ricevuta” en mémoire d’une grâce obtenue, d’une guérison ou d’un sauvetage. On remercie la puissance pour ce qu’elle nous a déjà apporté.  C’est un contre-don. il peut être le résultat d’une prière effectuée en amont : “Si je guéris je promets d’apposer une plaque de remerciement dans telle église…”

 

 

L’ex-voto n’est en rien magique, ce n’est pas l’objet qui réalise le fait souhaité. Il permet de créer une relation entre une divinité qui était au départ lointaine. Cette divinité, par l’utilisation de l’ex-voto, devient bienveillante à notre égard. C’est une alliance qui débute par le don. 

La multitude d’ex-voto témoigne de la confiance que porte les croyants envers une puissance protectrice, plus que leur croyance en l’existence d’un créateur. 

Diversité en forme et matériaux 

C’est avant tout à l’aide de la matière que l’ex-voto sert à exprimer un désir ou une gratitude.  Tableaux, figures, représentations suspendues, objets du quotidien, simples plaques “Per grazia ricevuta”, peintures populaires, témoins de catastrophes peintes par des rescapés, anatomiques… Les ex-voto peuvent être en dessin, bois, métaux, pierre, corne, cire….

 Le caractère périssable ou recyclable des matériaux employés est ici fondamental : la vie de ces objets est liée à une souffrance ou à un désir que l’on veut penser comme temporaire. 

Dittmar, Pierre-Olivier, et al. « Un matérialisme affectif »,

 

Nous pouvons retrouver à travers leur histoire deux grandes catégories d’ex-voto : 

Les ex-voto par TRANSFORMATION

Ce sont des objets retirés du monde profane, détournés de leur fonction première pour être réutilisés comme offrande. Ce sont donc des objet du quotidien adaptés, transformés ou détournés de leur fonction première. 

On y retrouve les pièces de monnaie, les bijoux, les dons d’outils. 

Ces objets se sacralisent en étant déposés dans un sanctuaire. 

Cette sacralisation est parfois marquée sur l’objet en lui- même. A l’époque gallo-romaine par exemple, on inscrivait sur des poteries une croix comme signe de consécration. En Italie antique, nous pouvons retrouver des pentacles gravés ayant cette utilité. A l’époque celtique c’étaient beaucoup d’armes qui étaient déposées en offrande. 

 Les ex-voto par DESTINATION:

Ce sont les ex-voto qui sont conçus seulement pour cet acte de dévotion. Nous les retrouvons en Gaule à partir du 1er siècle avant J.-C., à la fin de la période celtique.

On retrouve dans cette catégorie différents types d’ex-voto : 

Les miniaturisations : petites sculptures représentant des armes, des objets du quotidien comme des vases ou des petites herminettes en bronze. 

Epées miniatures du sanctuaire de Bâalons-Bouvellemont (Ardennes) © MUSÉE D’EPERNAY

 

Les ex-voto anatomiques très présents dans le milieu gréco-romain. Les premiers ex-voto anatomiques en métal datent de l’âge de Fer. On y trouve  des représentations entières de pèlerins ou des représentations partielles du corps humain : des têtes ou demi-têtes humaines, des masques d’hommes, des pieds, mains, seins, organes génitaux, bustes laissant apparaître les intestins ou strabisme, malformation des membres mais aussi des mamelons, utérus déformés, verges qui ne bandent pas à cause d’un prépuce trop important….

On y figure parfois la maladie ou parfois un moyen thérapeuthique significatif.

Les ex-voto par substitution : des représentations de denrées périssables ou de bijoux qui remplacent par leur image l’objet en lui même.  

Ce sont des objets dépourvus d’utilité pratique qui sont le résultat d’une commande personnelle ou qui ont été choisis avec soin. On les fabrique sur place, dans les lieux sacrés ou dans des ateliers. 

Nous retrouvons aussi dans cette catégorie toutes les autres oeuvres telles que les peintures populaires, les broderies, les plaques…

Dans certains cas on inscrit un texte sur l’ex-voto. L’écrit permet d’individualiser l’objet qui se retrouve au milieu d’autres offrandes. L’inscription du nom de la divinité appelée accentue sa présence. 

J’ai ainsi créé une gravure de maison alsacienne ainsi que le nom brodé de VESTA, déesse du foyer du peuple romain afin de servir d’ex-voto accompagnant un voeu de protection. 

 

“Ex-voto naïfs témoins d’une tradition deux fois millénaire qui ne finira peut être qu’avec notre époque et qui ne fait que traduire d’une manière humble et fruste l’éternelle angoisse de l’humain devant la maladie”

Bachoffner Pierre. Les ex-voto du sanctuaire des sources de la Seine, au Musée Carnavalet.

 

Ex-voto anatomique: l’exemple des yeux

 

L’objet votif peut donc servir de substitut au corps humain, on met à la place de nos yeux, une représentation d’yeux. On place dans l’ex-voto des éléments en lien avec l’anatomie du croyant ou du pèlerin. La ressemblance morphologique que porte l’ex-voto par rapport à l’original incarne son empreinte. 

Dans « Technique, corps et matière. À partir de l’exposition « Agents of faith. Votives objets in time and space », Ittai Weinryb nous dit : 

Dans l’univers des techniques de reproduction, c’est le statut de l’empreinte entre le prototype et l’objet qui propose la conceptualisation la plus aboutie à propos des objets reproduits. En effet, l’objet produit par empreinte était considéré, en vertu même de ce processus, comme présentant les mêmes qualités que celles du prototype.”

Ittai Weinryb « Technique, corps et matière. À partir de l’exposition « Agents of faith. Votives objets in time and space »

L’auteur cite comme exemple le pied de Bouddha, le voile de Sainte Véronique et le Saint Suaire, les sandales de Mohammed… Il parle du rapport entre l’objet et le croyant en évoquant des bougies offertes à l’église qui étaient parfois de la même longueur que le corps du fidèle. La mesure en cire représentant le croyant.  Même si l’objet est réalisé en masse il peut avoir un lien étroit et personnel avec le fidèle: 

“Certains objets sont faits de matières malléables qui pouvaient recevoir une empreinte ou être mises en forme dans un moule”. 

 

 

On donne ainsi une vie à des objets inanimés telle la naissance de l’Humain étant fait à partir d’argile, d’arbre ou de toutes autres matières dans les différentes cosmogonies.

Les ex-voto anatomiques s’inscrivent dans le processus de guérison. A l’époque gallo-romaine, ils étaient parfois déposés près d’une rivière, d’une source, d’un lac en lien avec le culte de l’eau. Mais ils ne sont pas spécifiques à ces sanctuaires. On les liait parfois à des Dieux guérisseurs tels qu’Apollon ou Sequana. Nous avons ainsi retrouvé des ex-voto métalliques en forme d’yeux bi-losangiques et rectangulaires qui datent du Ier au IVème siècle sur le territoire gaulois.

Espace d’Archéologie Industrielle – Donjon de Gouzon

 

En tôle de bronze ou de laiton, de forme rectangulaire ou losangique, les tôles étaient parfois percées au niveau des pupilles, et devaient être fixées sur une planche d’après différentes perforations observées aux extrémités. Les sourcils sont parfois soulignés, certains détails sont repoussés, on y figure le nez comme à Nuits-Saint-Georges ou les seins comme à Saint-Ouen de Thouberville. Ce sont des productions locales. 

Ici pas de gravure mais un simple ex-voto anatomique dessiné et brodé en forme d’yeux bi-losangiques, tout comme ceux témoins des appels aux dieux retrouvés dans différents sanctuaires gallo-romains. Pour le soin des yeux ? Ou simplement pour nous permettre de mieux voir le monde et peut être de le comprendre avec plus de lucidité ? Car celui qui voit se pose peut être moins de questions. 

 Les oiseaux

Des statuettes d’oiseaux en guise d’ex-voto ont été retrouvées ainsi que des représentations de leur pattes notamment à Vichy: Coqs, Poules, Colombes, Cygnes, Paons. Ils étaient associés aux eaux sacrées fécondantes de Vichy.

Ces objets cultuels, d’importation romaine, semblent être liés aux colombes des pléiades, symbole de l’équinoxe, du printemps, de la fécondité. L’oiseau d’Aphrodite ou de Vénus. 

Ici j’ai voulu m’amuser avec une gravure représentant une chimère d’oiseau d’inspiration médiévale, afin de mélanger mes inspirations, évoquant la liberté et l’envol. 

Les grenouilles

 

Nous pouvons retrouver au Musée Alsacien de Strasbourg des ex-votos métalliques en forme de crapaud. Ces ex-voto étaient déposés dans des lieux sacrés pour accompagner des souhaits en lien avec des problèmes de stérilité, le crapaud étant un symbole de fertilité car il porte des grappes d’oeufs. 

En allant plus loin, la grenouille était associée à l’utérus à travers un aspect “dégoûtant”, à travers la luxure aussi ou parfois son contraire : la chasteté. Je vous invite fortement à lire l’article “Crapaud, grenouille et sexe féminin” du site Chemins antiques et sentiers fleuris qui explique sûrement mieux que moi le symbolisme de cet animal et son lien avec l’utérus. 

Voici donc mon ex-voto crapaud, mélangeant encore une fois broderie et gravure. 

La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole.

Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel, 184 –  Traduction de M. Simon-Aubier, 1971.

 


Toutes les références : 

Stéphanie Raux, « Quand se soigner, c’est croire », Archéopages, 43 | 2016, 6-17.

Baudouin Marcel. Les Ex-Voto en Pattes d’Oiseaux [Epoque Gallo-romaine] (1). In: Bulletin de la Société préhistorique de France, tome 14, n°10, 1917. pp. 486-491.

 Fauduet Isabelle. Les ex-voto anatomiques du sanctuaire de Bû. In: Revue archéologique de l’ouest, tome 7, 1990. pp. 93-100.

Michel H. FAURE. Les ex-voto oculaires

Regnault Félix. Collection d’ex-voto romains du Musée Archéologique de Madrid . In: Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris, VI° Série. Tome 1, 1910. pp. 258-264.

Bachoffner Pierre. Les ex-voto du sanctuaire des sources de la Seine, au Musée Carnavalet. In: Revue d’histoire de la pharmacie, 54ᵉ année, n°190, 1966. pp. 223-225.

Morel Jean-Paul. Ex-voto par transformation, ex-voto par destination (à propos du dépôt votif de Fondo Ruozzo à Teano). In: Mélanges Pierre Lévêque. Tome 6 : Religion. Besançon : Université de Franche-Comté, 1992. pp. 221-232. (Annales littéraires de l’Université de Besançon, 463)

Techniques & Culture : Matérialiser les désirs, vol. 70  :

Goussard, Élisabeth. « Produire pour offrir. L’offrande par destination chez les Celtes », Techniques & Culture, vol. 70, no. 2, 2018, pp. 200-213.

Dittmar, Pierre-Olivier, et al. « Un matérialisme affectif », Techniques & Culture, vol. 70, no. 2, 2018, pp. 12-41.

Weinryb, Ittai. « Technique, corps et matière. À partir de l’exposition « Agents of faith. Votives objets in time and space », New York 2018 », Techniques & Culture, vol. 70, no. 2, 2018, pp. 174-197.

Girard, Émilie, et al. « Du sanctuaire au musée. Les ex-voto du Mucem », Techniques & Culture, vol. 70, no. 2, 2018, pp. 42-55.

Zachari, Vasiliki. « Tableaux votifs et spatialité dans la céramique attique (vie et ve s. av. J.-C.) », Techniques & Culture, vol. 70, no. 2, 2018, pp. 58-79.

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